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7 janvier 2009
Admin

Terres arables convoitées

http://www.cyberpresse.ca/le-soleil/affaires/agro-alimentaire/200812/27/01-813433-terres-arables-convoitees.php

(Québec) Des pays en manque d’espaces cultivables et des spéculateurs en quête de bons rendements sont engagés dans une véritable chasse aux terres arables à travers le monde. Ils jettent leur dévolu sur les bonnes terres inexploitées de pays en voie de développement qui n’arrivent même pas à nourrir décemment leur population.

Craignant de manquer de vivres et de voir leur population s’alimenter avec des importations vendues à prix prohibitif, des pays exportateurs de matières premières agricoles ont fermé temporairement leurs frontières. Leurs clients, surtout ceux qui n’ont pas accès à des terres fertiles, ont paniqué. Si les plus pauvres ont accusé le coup en réduisant leur consommation, les plus riches se sont aussitôt mis en quête de concessions foncières à l’extérieur de leurs limites territoriales, qu’ils paient en pétrole et en infrastructures, mais rarement en dollars.

Parmi ce club sélect, plusieurs pays du Moyen-Orient producteurs de pétrole qui ont mis une croix sur l’autosuffisance alimentaire, car leurs terres sont trop arides et leurs réserves d’eau, presque taries. Ces États veulent exclure les intermédiaires afin d’avoir toujours accès aux aliments et de garder les prix bas. L’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis mènent le bal dans le secteur.

Des superpuissances comme la Chine et l’Inde sont aussi en mode acquisition, par crainte que les besoins en nourriture de leurs milliards d’habitants ne viennent à surpasser leurs capacités agricoles. Le Japon et la Corée du Sud, à l’étroit sur leurs bandes de terres, font aussi partie des acheteurs.

Des fonds d’investissement privés, flairant la bonne affaire en raison de la hausse fulgurante des denrées agricoles, ont également sorti leur chéquier pour acquérir des terres. Ils sont situés surtout dans des pays du Nord, comme la Suède, la Russie, la Grande-Bretagne et, bien sûr, les États-Unis.

Plusieurs pays parmi les plus pauvres d’Afrique et d’Asie, bien pourvus en terres arables, attirent les investisseurs : Soudan, Angola, Ouganda, Ukraine, Kazakhstan, Cambodge... Même le Brésil, qui aspire au titre de grenier du monde, intéresse des multinationales qui veulent y faire pousser des céréales et y produire des biocarburants.

L’ONG GRAIN déplore cet accaparement des terres par des étrangers. « Les travailleurs, les agriculteurs et les communautés locales vont inévitablement perdre l’accès aux terres pour une production locale de produits alimentaires. C’est le fondement même sur lequel doit reposer la souveraineté alimentaire qui est tout simplement bradée », écrit-elle.

Jacques Diouf, directeur général de la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation, est d’accord. Dès cet été, il affirmait craindre « l’émergence d’un pacte néocolonial pour la fourniture de matières premières, sans valeur ajoutée pour les pays producteurs ».

Le Financial Times lui a fourni un exemple documenté en novembre en révélant que le groupe sud-coréen Daewoo Logistics mettait la main sur 1,3 million d’hectares de terres à Madagascar, soit presque la moitié de la superficie cultivable de l’île. L’accord, bon pour 99 ans, autant dire une éternité, prévoit le transfert de la production d’huile de palme et de maïs vers la Corée du Sud. En échange, l’État malgache ne touchera pas un sou, mais s’est vu confirmer l’embauche de main-d’oeuvre locale et des investissements de 6 milliards $US dans les infrastructures du pays.

Pour éviter que des États vulnérables se fassent arnaquer, la FAO rédige actuellement un guide pour encadrer la signature de contrats fonciers. Des pays ciblés, dont le Brésil, s’affairent aussi à renforcer leur législation afin de ne pas perdre le contrôle de leurs terres.

Patrick Dramé, spécialiste de l’Afrique à l’Université de Sherbrooke, estime que l’ouverture des terres agricoles à des investisseurs n’est pas une mauvaise façon de relancer l’agriculture dans les pays en développement. À condition qu’elle soit bien encadrée et accompagnée d’autres mesures d’aide aux paysans, qui composent jusqu’à 70 % de la population.

Mais il faut surtout que les mentalités évoluent. « Dans beaucoup de pays d’Afrique , les gouvernements refusent l’idée même qu’il y a de la famine dans les villages », fait remarquer M. Dramé.

Annie Morin
Le Soleil